Actuel
Marx, n. 35, primo semestre del 2004, pp. 147-163
(Abstract)
Facing the flood of
contradictory interpretations of Nietzsche's writings, is it
still possible to assert anything positive about the political
and intellectual stance of the author of "Zarathoustra"
? In his massive study,
Domenico Losurdo,Professor of Philosophy at the university of
Urbino, argues that Nietzsche's
thoughts, even the most provocative, such as his defence of
slavery or eugenics, should not be read as simple metaphors
or innocent speculations aiming at
the moral improvement of man, but constitte a specific,
agressively aristocratic, response to what, according to
Nietzsche, is the main threat of his time : the rise of
revolutionary ideals, and global democratisation of society.
Domenico Losurdo, Nietzsche, Il Ribelle
Aristocratico, biografia intelletuale e bilancio critico,
Bollati Boringhieri, Turin, 2002, p. 1168
Didier Renault
La première
épigraphe du livre que vient de consacrer Domenico Losurdo à
Nietzsche est une question de Kurt Tucholsky à propos du philosophe : " Qui ne peut se réclamer de lui ? Dis-moi ce dont tu as besoin, et je te
fournirai une citation de Nietzsche (…) pour l'Allemagne et
contre l'Allemagne, pour la paix et contre la paix, pour la
littérature et contre la littérature". Même si chez Tucholsky,
cette remarque ne constitue pas spécifiquement un éloge, il
illustre une attitude fort répandue, qui consiste à prétendre
que "situer" Nietzsche définitivement méconnaît le
caractère contradictoire de son œuvre, qu'il ne faudrait considérer
que dans une perspective spéculative, fondamentalement non conclusive.
La monumentale
étude de Losurdo s'inscrit dans une perspective très différente
de ces propositions de lecture. L'auteur se propose au contraire
de faire la preuve que règne, dans les avatars successifs des
positions nietzschéennes, une cohérence rigoureuse au long de
certains axes et qu'il est possible de la reconstruire par une
lecture systématique de l' œuvre et de la correspondance du
philosophe, ainsi que par l'étude du vaste contexte historique et culturel dans lequel
s'enracine cette œuvre. Contrairement à la vision souvent invoquée
du penseur "apolitique", le philosophe italien décrit
Nietzsche comme un auteur "totus politicus"
dont chaque œuvre exprime une prise de position déterminée sur
les problèmes sociaux et politiques de son temps , et qui, en
tant que "rebelle aristocratique", entre en lice contre
ce que lui et nombre de ses contemporains ressentent comme la
menace majeure de son époque : l'émergence des luttes politiques
pour la démocratisation, la naissance de l' "ère des masses",
les plaidoyers en faveur de l'émancipation du prolétariat, des
femmes, des opprimés de toute sorte. Domenico Losurdo
s'inscrit donc dans une tradition critique vis-à-vis
de Nietzsche, dont on pourrait citer des précurseurs tels que
Mehring, Hans Günther et Lukàcs.
I
- Le livre,
dont les deux-cent premières pages sont consacrées à l'étude
des oeuvres du "premier" Nietzsche, celui qui est
encore sous l'influence de deux imposants mentors, Schopenhauer
et Wagner, s'ouvre sur une réflexion à propos du plus célèbre
des ouvrages de cette période, la "Naissance de la Tragédie".
Losurdo décrit le désarroi d'un lecteur de 1872, qui hésite
à décider si le livre
qu'il tient en main est un traité de philologie classique, comme
l'indiqueraient le titre de l'ouvrage et la qualité de professeur
de son auteur, ou d'un ouvrage de critique musicale, comme le
suggèrent la deuxième
partie du titre (à partir de l'esprit de la musique)
et l'hommage éclatant rendu à Richard Wagner, ou encore d'un
ouvrage de critique culturelle contemporaine, ce que les constants
va-et-vient entre antiquité grecque et période actuelle peuvent
laisser supposer. Ce désarroi est encore le nôtre.
Car la
Naissance de la Tragédie est, pourrait-on dire, un texte crypté : une
critique de la civilisation contemporaine sous couvert de remarques
philologiques, pour les initiés une mine de références plus
ou moins voilées aux idées auxquelles Nietzsche adhère encore
totalement à ce moment, celles de Schopenhauer et de Wagner.
On nous permettra, pour illustrer l'herméneutique déployée par Losurdo, de ne donner qu'un seul exemple: la
présence massive de la propagande antisémite des deux auteurs
auxquels Nietzsche rend hommage. Dans la Naissance de la
Tragédie, Nietzsche mettait en place un système dichotomique,
bien au-dela du célèbre couple Apollon/ Dionysos, qui
opposait vision tragique et optimisme (socratique), instinct
et raison (dialectique), "civilisation" latine et
"culture" germanique, mais aussi une mythique "essence
allemande", aux prises avec un "élément étranger"
responsable de son déclin. Or, le rapprochement qu'opère Losurdo
nous le démontre de manière brillante : cet élément étranger,
ce sont les Juifs. C'est ainsi qu' à notre grande surprise,
Socrate, et "l'homme socratique", ou encore "homme
théorique", se voient prêter des traits que Nietzsche emprunte
à l'arsenal de stéréotypes antisémites familiers à Schopenhauer
et à Wagner. Losurdo intitule donc l'un de ses sous-chapitres, de manière aussi provocante
que justifiée, "Le Judaïsme dans la musique" dans
la "Naissance de la Tragédie" ! Il montre en effet
de manière parfaitement convaincante que l'un des principaux
"sous-textes" des réflexions nietzschéennes sur la
tragédie est la brochure antisémite que Wagner avait tenu à republier, cette fois
sous son nom, en 1869.
Prenons
quelques exemples dans les deux oeuvres : Wagner, dans son pamphlet,
décrivait les Juifs comme un peuple disséminé et sans lien avec
une terre, Nietzsche répondait en décrivant l'existence socratique
comme "déracinée du sol natal". Nietzsche décrivait
l'homme socratique s'acharnant vainement à fouiller le sol à
la recherche de racines perdues
[1]
, tandis que le "Juif cultivé" de Wagner
était incapable "par sa nature" de participer de la
vie spirituelle allemande, pour laquelle lui manquaient, précisément,
les racines nécessaires
[2]
. Nietzsche décrivait les tendances de l'homme actuel,
dérivées du socratisme, comme "une errance sans patrie",
une référence au mythe du Juif errant, Ahasver, qui, comme on
le sait, était évoqué dans la conclusion remarquablement ambiguë,
et dont le sens prête encore aujourd'hui à de vives controverses,
du pamphlet de Wagner : "Mais pensez qu'il n'existe pour
vous qu'une rédemption possible de la malédiction qui pèse sur
vous", tel était le conseil de Wagner aux Juifs désireux
de prendre part avec lui à l'œuvre de renaissance de l'Allemagne,
"la rédemption d'Ahasver – la disparition. (der Untergang)"
D'accord
sur le diagnostic, Nietzsche et Wagner semblent également partager
les mêmes espoirs pour une solution de la "question juive"
: Wagner, dans le texte qu'il faisait précéder sa republication
du "Judaïsme dans la musique", se posait la question
(rhétorique) : "S'il est possible d'arrêter le déclin
de notre culture par l'expulsion violente de l'élément étranger, source de décomposition,
je ne puis en juger, car cela exigerait des forces dont l'existence m'est inconnue
[3]
". Nietzsche, lui, plaçait ses espoirs dans
l'esprit allemand : "Nous avons une telle confiance dans
le noyau pur et vigoureux de l'essence allemande, que nous osons
croire qu'il sera capable d'expulser cet élément étranger qui
s'est implanté par la force"
[4]
Nous nous
sommes attardés sur ce thème de l'antisémitisme du jeune Nietzsche,
hérité de Schopenhauer et Wagner, car il constitue un point
focal du corpus idéologique des trois auteurs : ainsi, l'optimisme
gnoséologique et moral que Nietzsche prête à la figure de Socrate
vient en droite ligne de l'une des principales critiques que
Schopenhauer adresse aux Juifs : leur religion et leur pensée
propagent "l'infâme optimisme". Cette foi selon laquelle
il est possible de connaître le monde et de le transformer,
cette idée que la morale repose sur la connaissance, et qu'il
est par conséquent possible de dépasser la "vision tragique"
d'un monde irrémédiablement mauvais, c'est, selon Schopenhauer
et Nietzsche, une vision extrêmement dangereuse, puisqu'elle
risque d'avoir des conséquences proprement révolutionnaires,
et l'on connaît les réactions de Schopenhauer en 1848 et celles
de Nietzsche lors de la Commune de Paris. Quand à la croyance
en une "essence germanique", que l' "élément
étranger" viendrait menacer, il n'est pas difficile de
l'identifier chez Wagner, dont le chauvinisme connaît son point
culminant après la guerre franco-allemande.
II
- La
"première période" de Nietzsche, celle de l'influence
de Schopenhauer et de Wagner, ne se limite certes pas à la Naissance
de la Tragédie et aux textes qui lui sont reliés
[5]
. Losurdo poursuit son cheminement par l'étude des
œuvres de la période 1872-1876 : les "Conférences sur
nos établissements d'enseignement" et les célèbres
"Considérations inactuelles". Nietzsche est
encore, à cette époque, une sorte d'exécuteur des basses œuvres
de Wagner
[6]
, et c'est à son incitation qu'il rédige la première
des "Considérations inactuelles", un éreintement
du livre de l'ancien disciple de Hegel, D.F. Strauss "L'ancienne
et la nouvelle foi".
Pour résumer
à l'extrême la teneur de l'impitoyable critique à laquelle Nietzsche
soumet Strauss, on pourrait dire qu'il fait de lui le bouc émissaire
de la "modernité" que le penseur "intempestif"
rejette alors par toutes les fibres de son être
[7]
. Strauss s'oppose aux fondements mêmes de la "vision
du monde" du disciple de Schopenhauer et Wagner, en mettant
en question la religion comme pourvoyeuse de mythes, en refusant
l'idée d'origine romantique d'une "mission particulière"
de l'Allemagne, en plaidant pour le rationalisme. Il ironise
en outre sur le pessimisme de Schopenhauer, et souligne la parenté entre Ancien et Nouveau
Testament, tandis que
Wagner est occupé à semer les premières graines d'une thèse
qui ne fleurira que nettement après lui : Jésus n'était certainement
pas d'origine juive. Il n'en faut pas plus pour que Nietzsche
stigmatise Strauss comme "Juif", ce que Losurdo montre
de manière probante. Il cite une note préparatoire à la première
Inactuelle, un projet de lettre ou Nietzsche s'adresse à Strauss
en ces termes : "Quelqu'un m'a dit que vous étiez juif,
et en tant que tel, imparfaitement maître de la langue allemande"
[8]
. Nietzsche, dans la dernière partie de son texte,
soumet le langage de Strauss à une critique impitoyable, et
il suit en cela la démarche que Wagner avait initiée dans une
recension, petit chef d'œuvre d'antisémitisme insinuant
et haineux, du livre
d'Eduard Devrient consacré à Mendelssohn. Le langage est en
effet pour les deux auteurs le dernier bastion de la germanité,
et l'on sait par "Le Judaïsme dans la musique" que
les Juifs ne peuvent maîtriser la langue allemande, qu'ils n'auraient
pas acquise comme une véritable langue maternelle. Losurdo,
fort de ces points communs entre les deux auteurs, rapproche
l'expression de Nietzsche qui devait connaître une fortune considérable,
celle de "philistin de la culture", "Bildungsphilister",
de la figure sur laquelle Wagner ironise, celle du "Juif
cultivé", et fait ainsi peser sur la formule nietzschéenne
le soupçon bien étayé de véhiculer des connotations nettement
antisémites.
IV
- On peut
bien entendu lire dans les premiers textes de Nietzsche des
éléments qui échappent à l'influence de ses mentors, en préfigurant
son évolution future. Il faut citer au premier chef une idée
capitale de Nietzsche, qui ne le quittera à aucun moment de
son évolution, et qui occupe une place aveuglante dans les textes
consacrés à l'antiquité grecque : sa défense de l'esclavage.
La célèbre formule de "L'Etat Grec", de 1872,
un texte faisant partie des "Cinq préfaces à cinq livres
qui n'ont pas été écrits", présent de Noël du professeur
de philologie à Cosima Wagner, le proclamait sans ambages :
"s'il devait s'avérer que les Grecs ont péri à cause
de l'esclavage, il est bien plus certain que c'est du manque
d'esclavage que nous périrons". Ces considérations
n'étaient d'ailleurs nullement absentes de la Naissance de
la Tragédie, qui reprenait les mots mêmes de "l'Etat
Grec" : "la civilisation alexandrine a besoin d'une
classe d'esclaves, mais, dans sa vision optimiste de l'existence,
elle nie la nécessité d'une telle classe, et se dirige donc peu à peu, une fois
que l'effet de ses paroles séductrices et lénifiantes sera dissipé,
vers un cruel anéantissement. Rien n'est plus terrifiant qu'une
classe barbare d'esclaves qui a appris à considérer son existence
comme une injustice, et qui s'apprête à en tirer vengeance non
seulement pour elles, mais pour toutes les générations"
[9]
.
Ces
déclarations en faveur de l'esclavage, assorties de remarques
ironiques sur les "bonnes âmes" contemporaines qui
condamnaient cette pratique au nom de la "dignité de l'homme"
ou de la compassion signifiaient déjà une considérable prise
de distance de Nietzsche avec la pensée de Schopenhauer, qui,
comme on le sait, prêchait pour une morale de la compassion
pour la totalité des êtres vivants au nom de l'unité fondamentale
de tout l'existant, et qui soutenait par conséquent des positions
abolitionnistes. Wagner, en disciple conséquent de Schopenhauer,
ne devait pas non plus varier sur ce point.
Mais
que l'on relise attentivement le cours extrait de Naissance
de la Tragédie que nous venons de citer : il y est question
de cette "classe d'esclaves"
(Sclavenstand) à qui l'on a appris à considérer
sa situation comme injuste. Voilà qui nous amène aux remarques
de Losurdo sur les conférences du professeur Nietzsche portant
sur "L'avenir de nos établissements d'éducation".
Et l'on ne s'étonnera pas que les idées qui y sont défendues
soient en parfaite cohérence avec les avertissements que nous
venons d'évoquer. Nietzsche se fait l'avocat d'une conception
élitiste de l'enseignement et de la culture : la massification
de l'enseignement risque de menacer la hiérarchie sociale, la
"masse" risque d'exiger, à la suite de l'abolition
des privilèges culturels, la fin des privilèges sociaux. Le
"philosophe" du dialogue nietzschéen en arrive à ce
résultat paradoxal : la diffusion la plus vaste de la culture
affaiblit les privilèges et le respect envers la vraie culture,
et débouche sur son contraire, la barbarie. La note préparatoire
à ces textes que cite Losurdo résume assez bien les positions
nietzschéenne : "L'instruction généralisée n'est qu'un stade préparatoire du communisme
[10]
", loin de constituer un rempart contre lui, elle
en est la présupposition. Dans ce contexte, Nietzsche rejoint
un certain nombre de critiques "national-libéraux"
de Hegel, qui s'est, lui, fait le champion de la généralisation
la plus grande possible de l'instruction ( Haym, Dilthey, Treitschke)
et condamne avec eux la conception hégélienne de l'Etat comme
organisme éthique.
Dans les
"Considérations inactuelles" suivantes, consacrées
respectivement à la science historique et à Schopenhauer, le
"rebelle aristocratique" n'est pas moins présent.
La conception de Hegel du
progrès est critiquée de manière radicale, de même que son rationalisme.
La fâcheuse tendance de l'historiographie moderne, c'est d'accorder
une importance démesurée au rôle des masses dans l'histoire.
Losurdo cite Nietzsche : "Les masses me semblent mériter
un regard de trois points de vue : comme pâles copies des grands
hommes, faites sur du mauvais papier avec des plaques usées,
puis en tant qu'elles offrent une résistance au grands hommes,
enfin en tant qu'outil des grand hommes"
[11]
. Nietzsche se meut sur une ligne qui est celle de
Thomas Carlyle, qui ne veut voir dans l'histoire que la somme
des actions de quelques hommes de génie. Nous ne nous somme
guère éloignés de Schopenhauer et de sa "métaphysique du
génie". Pour lui, et Nietzsche adhère encore totalement
à cette thèse, la nature, si elle a un but, n'est là que pour
produire quelques hommes de génie, pour réaliser, de manière
quasi "darwiniste", un saut qualitatif qui produit
un exemplaire par essence radicalement différent du reste de
l'espèce.
V
- De même que
les notes du Nachlass nous laissaient découvrir les objections
de plus en plus nettes de Nietzsche vis-à-vis de ses "maîtres"
Schopenhauer et Wagner bien avant que la rupture ne soit officiellement
consommée, Losurdo repére dans les œuvres de Nietzsche des premières
années du Second Reich l'amorce d'un changement de perspective
: la déception croissante face à la réalité de l'Allemagne se
faisait jour chez l'auteur des "Inactuelles". Contrairement
à des auteurs tels que l'historien
Treitschke, qui devait conserver toute sa fidélité au
parti alors identifié avec la politique bismarckienne, Nietzsche
s'affirme de plus en plus, comme le dit Losurdo, comme "rebelle
solitaire". C'est pour lui la période de la "rupture
avec la communauté populaire", la "Volksgemeinschaft",
à laquelle Wagner restera fidèle dans une certaine mesure. Bismarck
ne réussit nullement, aux yeux du philosophe, à endiguer la
montée des "idées modernes", les exigences de la modernisation
industrielle excluent tout retour à l'ordre social médiéval,
et la principale crainte de Nietzsche, à travers l'ensemble
de ses prises de position philosophico-politiques, semble se
réaliser : l' émergence d'une classe ouvrière organisée, qui
entend peser sur l'Histoire et la société.
Cette déception
va s'accompagner, chez Nietzsche, d'un renversement de perspectives
spectaculaire. Avec "Humain, trop Humain" débute ce
qu'il est convenu de considérer comme la seconde période
de la philosophie nietzschéenne, sa période "libérale",
son intérêt pour la philosophie des Lumières. Nietzsche semble
en effet brûler tout ce qu'il a adoré : il se fait critique
implacable de la "teutomanie" (Deutschtümelei),
du nationalisme exacerbé, avec sa conséquence logique, l'antisémitisme,
qu'il critique également désormais, et dont on a vu qu'ils n'étaient
nullement absents de ses premières œuvres. Dans toutes les antithèses
qu'il a présentées, il appose maintenant un signe de valeur
opposé : il joue le cosmopolitisme contre le nationalisme, l'Europe
contre l'Allemagne, au sein même de cette Europe, la France
se voit réserver un rôle privilégié, comme en témoigne la passion
de Nietzsche pour les moralistes français et pour Voltaire. Nietzsche, qui, comme Losurdo le montre, pouvait
encore, à l'époque de Naissance de la Tragédie, entamer
un hymne à Luther et Bach,
se révèle un adversaire acharné de la Réforme, parle en
termes positifs de la modernité, de la science. Enfin, l'auteur
d'Humain, trop humain va jusqu'à faire l'éloge des
Juifs, qui sont désormais considérés comme éléments constitutifs
de la "race européenne" qu'il appelle de ses vœux.
On comprend le désarroi et la désolation des Wagner en prenant
connaissance de l'évolution de leur ancien disciple.
Losurdo,
pour expliquer cette volte-face radicale, propose un certain
nombre d'explications. Cette période "démocratique"
ou "libérale" ne perd pas totalement de vue l'objectif
principal de Nietzsche : celle de se prémunir contre les menaces
révolutionnaires. L'exemple bismarckien, d'ailleurs, pouvait
réconcilier de nombreux conservateurs avec la démocratie, montrant
qu'un homme à poigne pouvait s'accommoder d'un parlement sans
réelle limitation de son pouvoir. En outre, Losurdo signale
l'argument, formulé en l'occurrence par Gambetta, selon lequel
la démocratie aurait le mérite de rendre toute révolution improbable
: pourquoi le peuple se révolterait-il contre le système qu'il
a lui même mis en place et qu'il est supposé contrôler ?
Nietzsche,
à cette période, celle de "Aurore" et
du "Gai Savoir", développe
l'un des aspects de sa pensée pour lesquels il est le
mieux connu : la critique de la morale. Avec un ton et une méthode
(les aphorismes) qui rappellent les moralistes français pour
lesquels il avoue sa prédilection. Mais tandis que nombre de
ces moralistes critiquaient, ouvertement ou non, les conditions
morales régnantes sous la royauté (l'hypocrisie imposée, par
exemple, par la Cour et l'étiquette), Nietzsche, selon Losurdo,
a principalement pour cible le pathos moral et les "idéaux
élevés" qui sont pour lui caractéristiques des dispositions
ayant abouti à la Révolution Française, et typiques des dispositions
révolutionnaires en général.
On s'appuie
souvent sur la critique nietzschéenne de l'Etat, (qui ne connaît
la remarque sur "le plus froid de tous les monstres froids")
pour soutenir la thèse d'un Nietzsche appliqué à défendre le
droit des individus contre une structure oppressive, au point
qu'on peut assister à des tentatives de rapprochements de la
pensée de Nietzsche avec l'anarchisme, ou le socialisme. Losurdo,
fidèle à sa méthode comparative, nous enjoint à ne pas nous
laisser abuser : cette critique de la mainmise de l'Etat est
un classique de la pensée conservatrice
et contre-révolutionnaire, qui voit dans l'Etat un prolongement
du jacobinisme (la perte des "libertés féodales"),
et qui associe finalement centralisation, étatisme et socialisme.
Une telle thèse trouve des défenseurs tels que Tocqueville,
Taine et Burckhardt, mais Gobineau est un aussi
l' un de ses principaux représentants, et il faudrait
faire abstraction de la totalité du contexte, ce qu'on n'hésite
pas à faire vis-à-vis de Nietzsche, pour classer , au seul vu
de cette critique de l'Etat,
l'auteur de l' "Essai sur l'inégalité des races
humaines" comme défenseur de l'anarchisme.
Losurdo
voit la confirmation de ce qui caractérise la position de Nietzsche
dans cette période d'intérêt pour les "Lumières",
pour l' Aufklärung, dans son attitude face à deux grands représentants
français de cette tendance : Nietzsche oppose clairement Voltaire
et Rousseau. Si le scepticisme moral et social du premier lui
vaut une influence non négligeable à l'aile droite de la bourgeoisie
française du XIXe siècle, qui se réclame de lui (Losurdo nomme
Mounier, Mallet du Pan, Rivarol), Rousseau et son pathos plébeien
et pré-révolutionnaire semble être une cible privilégiée de
cette critique de toute morale à laquelle se livre Nietzsche.
Déjà, dans sa période "libérale" et "démocratique",
Nietzsche tire à boulets rouges sur la morale de la compassion,
qui se préoccupe du sort des plus démunis, des "déshérités" (schlechtweggekommene), et son évolution
verra une radicalisation extrême de ces tendances.
VI - Nous
voici maintenant arrivés à la période finale de l'évolution
philosophico-politique de Nietzsche : celle de l "immoraliste"
et du "nouveau parti de la vie". Si les partisans
de ce que Losurdo appelle l'herméneutique de l'innocence n'ont
aucune difficulté à détourner pudiquement les yeux du contenu
idéologique violent des œuvres de la première
période, et s'ils aiment à citer tout à loisir des fragments
de la seconde période, où ils lisent une adhésion définitive
du philosophe à des thèses "démocratiques", humanistes,
émancipatrices, la troisième période de création, celle qui
voit naître "Ainsi parlait Zarathoustra" "L'Antechrist",
Ecce Homo", le "Crépuscule des Idoles", pose
de tout autres difficultés. En effet, alors que le Nietzsche
"bayreuthien" employait un langage prudent et ésotérique,
le dernier Nietzsche semble se faire un devoir d'énoncer ses
idées les plus manifestement inhumaines avec la plus grande
clarté. Les partisans de Nietzsche ont alors recours à l'explication
de la métaphore. Le philosophe bénéficie d'une
pétition de principe : il est tout à fait impossible,
semblent arguer ses partisans, qu'un aussi grand penseur puisse
réellement plaider pour la domination sans borne des
plus forts sur les plus faibles, pour
l'exploitation sans merci d'une classe d'esclaves ou
d'une ethnie "mieux adaptée" à la condition laborieuse,
que l'esthète raffiné puisse réellement souhaiter l'élevage
(Züchtung), au sens le plus matérialiste-zoologique du
terme, d'une "race de maîtres" - ou de seigneurs -,
qui, à l'imitation du système des castes, jouirait d'une morale
spécifique, qui l'autoriserait à régner sans merci sur une masse
soumise. Le "Surhomme" serait l'innocente aspiration
de Nietzsche à un perfectionnement moral de l'individu, la "superbe
bête blonde" laissant ses instincts les plus destructeurs
s'exprimer sans la moindre restriction une aspiration à la liberté
individuelle.
La méthode
que Losurdo emploie, comme tout au long de l'ouvrage, pour mettre
en question cette "herméneutique de l'innocence",
est ce qui constitue l'apport le plus inédit de son livre : la méthode comparative. En effet,
il démontre par l'examen de textes contemporains que Nietzsche
n'était nullement le seul à répondre par ses écrits aux défis
posés par l'évolution historico-sociale de son époque. Et tandis
qu'il existe de nombreux livres consacrés aux relations de la
pensée de Nietzsche avec celle d'auteurs fortement marqués "à
droite", en allant jusqu'au fascisme et au nazisme, l'une
des originalités de l'analyse
de Losurdo consiste
à mettre l'accent sur la parenté de bon nombre de démarches
intellectuelles – abstraction faire
du style brillant ou exalté – entre Nietzsche et des
auteurs parfaitement respectés de la tradition "libérale",
dont personne ne songerait à prétendre que leurs idées consistent
en de simples "métaphores". On ne pourra naturellement
donner ici qu'un nombre infime d'exemples des sujets abordés
au cours de ces huit-cent pages.
Le thème
de l'esclavage, déjà évoqué à propos des oeuvres de jeunesse,
joue naturellement un rôle de choix dans les polémiques
autour de la situation réelle de la pensée de Nietzsche. Sur
ce thème, qui parcourt la totalité de son œuvre, les positions
nietzschéennes n'ont pas varié : l'esclavage, sous une forme
ou une autre, est une condition impérative de la société dont
il espère l'avènement.
[12]
. Si l'on s'est souvent émerveillé des critiques
que Nietzsche adresse aux ravages exercés par la division du
travail, et sur la condition quasi servile des travailleurs
industriels, Losurdo rappelle qu'il existe une rhétorique réactionnaire
dirigée contre la civilisation industrielle, qui défend l'esclavage
réel en dénonçant la situation des salariés les plus démunis
: c'est le cas, par exemple, de Thomas Carlyle, ardent anti-abolitionniste,
et qui, néanmoins, a fourni des descriptions saisissantes des
conditions d'existence misérables des prolétaires londoniens
[13]
. Dans une période qui a vu des débats passionnés
entre abolitionnistes et leurs adversaires, en particulier
la suite de la guerre civile américaine, et où l'esclavage
perdure jusqu'à la fin de la vie consciente de Nietzsche (Losurdo
donne l'exemple du Brésil, où l'abolition a lieu en 1888), le
philosophe n'a pu ignorer le problème historique concret. Losurdo
montre que les représentants des tendances idéologiques qui
font l'objet de la critique la plus opiniâtre de Nietzsche sont
tous, à un degré ou à un autre, engagés dans la lutte abolitionniste
: c'est le cas des Chrétiens, c'est également le cas des législateurs
de la Révolution Française, et le mouvement socialiste reprendra
le flambeau de l'abolitionnisme.
La
solution alternative à l'esclavage pur et simple consiste à
importer des populations dont la nature même les prédispose
à se plier à une existence laborieuse et modeste : Les Chinois,
à qui l'on prête, chez les théoriciens impérialistes une capacité
infinie de se plier à toutes les exploitations sans trace de
rébellion. Le racisme n'est jamais éloigné de ces considérations,
et Losurdo cite Ernest Renan, dans des passages aux assonances
bien nietzschéennes, qui constate que la "nature"
a engendré des races travailleuses, patientes, et totalement
dépourvues d'honneur (comme les Chinois), et une "race" de maîtres et des soldats,
les Européens. De telles idées ne flottaient donc nullement comme utopies étranges dans quelques
cerveaux brillants et paradoxaux, mais, les propriétaires de
chemin de fer américain, pour la construction des lignes, en
faisaient spontanément l'application la plus pratique.
Losurdo
n'a aucune difficulté à identifier des idées "pré-nietzchéennes"
sur la place que doit tenir la classe ouvrière dans une organisation
sociale fonctionnelle au goût des penseurs libéraux. Si la plupart
du temps le semi-servage des classes laborieuses apparaît comme
une fatalité, on n'hésite pas à en tirer les conséquences pragmatiques
qui s'imposent : l'idée, par exemple, que la classe ouvrière
ne peut en aucun cas participer au gouvernement de la société,
puisqu'elle n'a pas le loisir de se cultiver (et par conséquent
qu'il lui incombe d'assumer l'activité productrice en libérant
du temps pour qu'une classe supérieure ait, elle, le loisir
de penser à sa place) ou celle que l'instruction des pauvres
risquerait de remettre en cause les hiérarchies sociales se
retrouve chez Necker, chez Constant, chez Guizot ou Tocqueville.
Losurdo lit chez Treitschke, l'historien national-libéral, des
remarques sur la nécessité qu'il y a à ce que des millions travaillent
la terre, le fer ou le bois afin que d'autres puissent se livrer
à la recherche, à la peinture, à la poésie. L'historien "national-libéral"
oppose une "aristocratie naturelle" aux brebis égalitaires,
et attribue la rébellion contre les fatalités de cet "ordre
naturel" à l' envie et à la cupidité des classes pauvres.
A vrai dire, la compilation de telles idées au XIXè siècle serait
une tâche littéralement infinie : on les retrouve toutes chez
Nietzsche, exprimées avec une incomparable radicalité : cela
suffit-il à ne pas les y reconnaître comme telles ?
Nous l'avons
dit, Losurdo voit la grandeur de Nietzsche dans la cohérence
de sa vision du monde : la capacité de créer autour de ses idées
une conception philosophique intégratrice. C'est ainsi que l'
épistémologie nietzschéenne, telle que nous la présente le livre,
est là pour renforcer et soutenir le complexe de la conception
de l'homme et du monde du philosophe. Parallèle à sa "destruction"
de la morale traditionnelle, stigmatisée comme "morale
des esclaves" et "morale du ressentiment", Nietzsche,
au fil de ses oeuvres, se livre également à une critique de
l'épistémologie rationaliste qui, a ses yeux, est responsable
des aspirations révolutionnaires (une remarque de "Par-delà
la Bien et le Mal" voit en Descartes le "père
du rationalisme, et par conséquent le grand-père de la Révolution".) Du point
de vue métaphysique, il se réclame d'un nominalisme intégral.
Aussi bien Hegel que Tocqueville voient dans les idées générales,
dans les principes universels, un élément constitutif du principe
révolutionnaire, même si les deux auteurs posent sur ce principe
un jugement de valeur opposé. Pour Tocqueville, en effet ces
"grandes idées générales" annoncent la "subversion
totale" de l'ordre existant. Et l'on voit Tocqueville affirmer
la primauté de l'individu, que les idées universelles et le
"réalisme" métaphysique finiraient par noyer dans
l'anonymat de la collectivité en permettant tous les "abus
démocratiques". Benjamin Constant ne cesse , lui aussi,
d'insister sur l'individu, la particularité, en les opposant
aux principes qu'il conteste : démocratie et jacobinisme. Losurdo
rappelle aussi cette célèbre citation de Joseph de Maistre,
qui déclare avoir vu des Français, des Italiens, des Russes,
mais jamais d' homme, cette notion abstraite. Nietzsche
fait sienne cette épistémologie nominaliste en affirmant que
la notion d'espèce (Gattung) ne possède aucun équivalent dans
la "nature", le concept lui-même est une création
anthropomorphique sur lequel il est illusoire de se fonder
[14]
.
Mais dans
le registre d'une épistémologie aristocratique de la connaissance,
Nietzsche va bien plus loin que son ancien maître Schopenhauer
: celui-ci pensait que l'intuition concernant la nature réelle
du monde, ce qui pour lui devenait le contenu de la "chose
en soi" de Kant, la "volonté" universelle à l'œuvre
dans tous les phénomènes observables, était réservée à une infime
quantité de génies capables d'échapper à l'aveuglement du "voile
de Maya". Pour Nietzsche, cette position n'est pas suffisamment
radicale, puisqu'elle postule, derrière l'éternel flux des apparences,
l'unité de tout l'existant, sur laquelle Schopenhauer fonde
sa morale de la pitié envers tout être vivant. Dans un passage
saisissant, et qui vaut d'être cité,
de "Par delà le bien et le mal", Nietzsche
repousse l'idée que la nature serait régie par des lois naturelles
(Gesetzmässigkeit der Natur) que la science mettrait au jour comme n'étant
ni "un fait ni un texte, mais un arrangement naïvement
humanitaire des faits, une torsion du sens, une flatterie obséquieuse
à l'adresse des instincts démocratiques de l'âme moderne",
l'égalité de tous devant la loi naturelle n'étant autre qu'une
manifestation de la "haine populacière contre tout privilège
et tout despotisme"
[15]
. Il est difficile d'aller plus loin dans le sens
d'une utilisation idéologique de l'épistémologie, et l'on ne
peut qu'approuver Losurdo quand il qualifie Nietzsche de philosophe
"totus politicus". Même dans une notion aussi abstruse
que "l'éternel retour", Losurdo est à même de reconnaître
une intention polémique contre les idéologies que Nietzsche
s'est engagé à pourfendre. Cette doctrine s'oppose à des conceptions
honnies de Nietzsche (pour des raisons analogues) : le messianisme
juif, la sotériologie chrétienne, la notion historique de progrès,
et plus encore les espérances révolutionnaires.
La mise
en question radicale de la notion de vérité, avec pour corollaire
le refus d'une communauté fondée sur la raison, culmine chez
Nietzsche dans sa célèbre remarque de l' "Antéchrist",
qui voit dans Pilate la seule figure digne d'être honorée dans
tout le nouveau Testament, pour ce mot "Qu'est-ce que la
vérité", ce que Nietzsche qualifie de "noble raillerie
d'un Romain, devant l'abus impudent que l'on fait sous ses yeux
du mot "vérité". Ce passage est aussi connu
pour le ton méprisant qu'il adopte envers les Juifs, et Losurdo
ne manque naturellement pas de commenter ce thème important.
On connaît les diatribes de Nietzsche contre les antisémites,
(les partisans de son "innocence" et de sa "confiscation"
par des mouvement ultérieurs les citent d'abondance), et Losurdo
ne met pas en cause une part de sincérité dans ces déclarations.
Il propose cependant de nuancer cet "anti-antisémitisme"
en tant que preuve absolue d'un Nietzsche "politiquement
correct" dans tous les domaines. En cohérence avec la thèse
centrale de son livre, celle qui voit dans Nietzsche avant tout
un ennemi de la Révolution et la défense d'un ordre social ultra-hiérarchisé,
Losurdo identifie dans l' antisémitisme qui fait l'objet de
ses invectives une considérable charge "plébéienne"
: le pasteur Stoecker, le prédicateur de cour qui mêlera agitation
antisémite et démagogie sociale, est à l'origine de la fondation
du parti "chrétien-social", et l'on conçoit bien qu'
un parti de ce nom, qui vise en plus à s' adresser à la classe
ouvrière (pour la détourner du parti social-démocrate – du socialisme)
et réclame pour elle un certain nombre d'avantages sociaux,
ne plaisent guère à Nietzsche. Eugen Dühring, l'un des plus
virulents antisémites du Second Reich, a été un moment le concurrent
de Marx et Engels au sein de la social-démocratie.
Par ailleurs,
l'assimilation que fait Nietzsche entre judaïsme et christianisme, et
la férocité avec laquelle il s'exprime, en particulier dans
ses écrits tardifs, sur
ce dernier, rend sa position particulièrement ambiguë. Alors
même qu'il se répand en invectives contre les antisémites, Nietzsche
tient des propos eux-mêmes violemment "judéophobes",
pour reprendre la nuance que propose Losurdo. Que penser, de
sa remarque de "l' Antéchrist" sur le
"code de Manou" qui, comparé à la Bible, est pur de
toute " judaïne
[16]
malodorante de rabbinisme et de superstition"
? Losurdo tient à conserver un jugement nuancé, de même que
pour ce qui concerne le rapport de Nietzsche avec le racisme
: sa distinction entre racisme ("racialisation") horizontal
(celui des "théoriciens de la race" du nazisme) et
"racialisation transversale" (celle de Nietzsche,
qui ne se fonde pas sur la distinction biologisante de la race,
mais sur la place en termes de hiérarchie sociale – les Tschandalas
peuvent appartenir à n'importe quelle race) exclut de voir dans
Nietzsche un précurseur immédiat de l'idéologie nazie
dans ce domaine. Cependant, la férocité des attaques du dernier
Nietzsche contre les valeurs morales héritées du judaïsme à
travers le christianisme, sa tendance croissante à postuler
ce dernier comme le fils d'un complot juif destiné à s'affirmer
une domination sur le monde en l'affaiblissant,
renouent avec la thèse d'une conspiration juive qu'il
esquissait à mots couverts dans ses textes de jeunesse.
On aura
remarqué que Losurdo accorde une place délibérément extrêmement
limitée à des considérations sur les rapports entre Nietzsche
et l'idéologie nazie. On l'a dit, il insiste sur la nécessité
de considérer la pensée de Nietzsche dans le contexte du second
Reich, séparé du troisième par des évènements historiques majeurs.
Il n'empêche que là encore, l'auteur
fait sa place à la dialectique de la continuité et de
la discontinuité, et que les quelques pages qui sont consacrées
à la reprise de formules ou de thèmes nietzschéens chez Hitler
et Rosenberg interdisent pour le moins de prétendre qu'ils n'avaient
aucune connaissance de ses idées, encore moins que le philosophe
aurait été persona non grata chez les primats nazis.
Nous voudrions
cependant remarquer que Losurdo, pendant plus de onze cent pages,
nous apprend à développer vis-à-vis du philosophe qui est le
sujet de son livre, un étrange soupçon : chaque fois, semble-t-il,
qu'une pensée de Nietzsche paraît émancipatrice, hardie, libératrice,
se profile derrière elle une lourde menace d'exclusion. Liberté,
émancipation absolue, voilà ce que nombre d'interprètes lisent
avec enthousiasme dans les déclarations de Nietzsche. Mais un travail comme celui-ci nous met en garde contre
cette illusion : l'émancipation et la liberté suprême ne concernent
que le nombre infime de ceux qui ont, en eux, tué toute compassion
(qui se sont livrés au renversement de toutes les valeurs)
et qui demandent à exercer cette liberté comme domination sans
partage sur l'immense majorité des autres. Si l'un des
critères que l'on retient habituellement pour différencier la
"droite" de la "gauche" est la distinction
entre pensée de l'exclusion et pensée de l'inclusion, la démonstration
de Losurdo nous convainc qu'il ne reste guère d'espace à la
droite de Nietzsche.
Nietzsche
und kein Ende : on ne peut guère s'attendre à ce qu'une telle recherche, pour approfondie
et argumentée qu'elle soit, mette un terme quelconque aux polémiques
qui entourent, depuis la fin de sa vie consciente, le penseur
de l'éternel retour. On peut toutefois formuler l'espoir que
ses partisans les plus inconditionnels prennent en compte une
telle démonstration, fût-ce pour en tenter la réfutation sur
son propre terrain, et peut-être aussi celui que des lecteurs moins prévenus profitent de
l'incitation que constitue ce gros travail.S'il s'agit de lire
Nietzsche, alors il s'agit de lire tout Nietzsche, en
se gardant des éblouissements : on risque sinon d'être aveuglé.